Naissance
de la pyramide
" Voici le plan d’ensemble
de la cité sacrée, expliqua Imhotep.
Il faut affirmer ta volonté, Djoser,
en l’appuyant sur un monument exceptionnel dont le monde n’a encore jamais
vu l’équivalent.
Cette cité ne sera pas uniquement
un tombeau,
mais aussi le symbole de la puissance
royale,
et le lien entre le monde des hommes et celui des dieux…
Nous construirons en pierre, la
brique n’est qu’une fabrication humaine.
Les vents du désert finissent par l’assécher.
La pierre qu’elle soit calcaire
ou granit est issue des dieux.
Des dizaines, des centaines de
générations se succèderont
qui contempleront cette ville sacrée
alors que l’on aura tout oublié de nous.
Cette cité sacrée sera le lieu saint
où seront reliés le Nil terrestre et le Nil céleste,
Où se mêleront selon la Maât, le monde des neters et celui des hommes.
Tous les Egyptiens jusqu’au plus
humble d’entre eux auront à cœur d’apporter leur contribution à sa construction.
Elle sera l’œuvre
de tout un peuple porté par toi, Djoser, et par la foi qu’il accorde aux dieux..
Extrait de La cité sacrée d’Imhotep par Bernard Simonay
Le
mastaba
A l’époque préhistorique, les tombes
primitives étaient de simples fosses creusées dans le sol et souvent recouvertes
d’un tertre de terre afin de protéger le corps du défunt des attaques des animaux
sauvages. Progressivement, l’égyptien antique acquit la certitude d’une survie
après la mort d’où la nécessité de protéger le corps physique, support des éléments
constitutifs de l’homme, en pratiquant les rites de la momification et en protégeant
la momie dans des tombeaux souterrains comportant plusieurs chambres destinées
à recevoir le sarcophage et les provisions funéraires. (Voir Espérance et Résurrection)
Dès
le début de l’ère dynastique, tout du moins pour les rois et les nobles, ces
tombes initialement recouvertes de terre, se structurèrent pour offrir l’aspect
extérieur de véritables maisons comportant sur la façade orientée vers le Nil
une fausse porte que l’âme vagabonde du défunt pouvait franchir à son gré. Ces
tombeaux construits dans un premier temps en brique crue (période thinite, dynasties
I, II) puis, peu à peu, en pierre (dynastie III) furent appelés à l’époque moderne
mastabas, mot arabe signifiant banc, par ressemblance, une
fois recouverts par les sables, aux bancs de pierre placés devant les maisons
arabes.
Simulacres
de palais pour le roi ou de maison pour les nobles, ces mastabas étaient compris
comme de véritables maisons d’éternité. Au contraire des maisons des vivants
construites en matériaux périssables et appelées à être rebâties souvent, le
tombeau devait durer pour toujours afin d’offrir au défunt et à sa momie les
conditions parfaites de survie éternelle. C’est pourquoi l’on rechercha très
tôt un matériau fait pour durer, en l’occurrence la pierre largement disponible
en Egypte tant en quantité qu’en qualité.
En règle générale, le mastaba se présentait comme un vaste parallélépipède dont
les murs étaient garnis de redans ou contreforts. Sur la face Est une fausse
porte permettait à l’âme du défunt de sortir du tombeau. Cette niche était aussi
le lieu où l’on déposait les offrandes. Un puits descendait du toit de la superstructure
vers la roche dans laquelle il était creusé pour atteindre parfois de grandes
profondeurs. Dans cette partie souterraine était installée la chambre funéraire
qui accueillait le sarcophage. Un fois les funérailles achevées, le puits était
comblé et l’ouverture dissimulée aux regard indiscrets. Photo 1 Photo 2
Cette
disposition évoluera quelque peu au fil du temps. La salle de la superstructure
pourra être flanquée de nombreuses autres salles richement décorées de scènes
de la vie quotidienne. Une de ces salles appelée serdab, inaccessible
aux vivants, abritait la statue du défunt qui pouvait regarder à l’extérieur
par une étroite fente pratiquée dans le mur. Sous les dynasties II et III, les
superstructures des mastabas furent transformées en un massif de blocaille plein
recouvert de briques. Les magasins et autres salles furent alors dirigés vers
la partie souterraine de la tombe. On peut expliquer ce transfert par le souci
de protéger un matériel funéraire de plus en riche, source de convoitise pour
les pillards et autres voleurs.
Les
mastabas les plus anciens se trouvent à Saqqarah, Nagada et Abydos. Durant l’Ancien Empire
les mastabas constituèrent les nécropoles de Guizeh, Abousir, Saqqarah et Meïdoum.
C’est dans ceux-ci (dynastie IV) que l’on retrouva des têtes de rechange
en pierre placées à l’entrée de la salle funéraire et destinées à servir de
tête de substitution à la momie en cas de destruction de la véritable tête.
Le mastaba sera utilisé jusqu’au Moyen Empire.
Un des plus anciens mastabas qui nous soit parvenu est celui du
roi Aha (
dynastie I). Il était composé d’une substructure peu profonde
(1,35 m de profondeur) qui abritait vraisemblablement la momie et tous les biens
qui avaient appartenu au défunt, et d’une superstructure en brique aux murs
à pilastres et à redans. D’une superficie considérable, elle comprenait 27 chambres
destinées à recevoir tout le matériel indispensable à la survie du roi dans
l’au-delà.
Voir
sur la Photo le mastaba
de Ti à Saqqarah particulièrement apprécié pour la beauté de ses reliefs.
1. vestibule d'entrée
2. premier serdab
3. cour
4. chapelle des offrandes
5. chapelle
6. deuxième serdab

A
partir de la
dynastie III, le mastaba royal qui se veut
toujours plus beau et plus fastueux va évoluer vers une forme plus élaborée
en accord avec une certaine idéologie religieuse qui veut établir un lien indéfectible
entre le roi-dieu et le Soleil. D’où l’idée de cette forme élancée vers le ciel
à degrés dans un premier temps puis
à faces planes : la pyramide.
La pyramide
Sous l’impulsion de génie d’Imhotep, architecte du roi Djeser (
dynastie III), l’idée
d’élever l’âme de Pharaon plus haut que les limites d’un simple mastaba aboutit
au projet inattendu et révolutionnaire de la première pyramide à degrés édifiée
en l’honneur du Pharaon Djeser dans un matériau encore très peu utilisé, la
pierre taillée. Au début du projet, la construction a l’aspect d’un mastaba
classique, puis, sans raison apparente, un autre mastaba est posé sur le premier
jusqu’à former une succession de gradins, six au total. Pourquoi ce changement de
plan ?

On
peut supposer que le désir de protéger encore plus le riche matériel funéraire
du souverain a conduit Imhotep à bouleverser les plans traditionnels. Mais,
plus vraisemblablement, a-t-il voulu traduire par cette forme novatrice une
conception religieuse nouvelle : la destinée solaire de Pharaon qui, à
sa mort, rejoint dans les cieux éternels son divin père, le dieu
Rê. La pyramide devient
alors cet
escalier géant dont les degrés permettent au royal défunt de
commencer son ascension céleste. Mais l’innovation ne s’arrête pas là. Animé
par le souci de procurer à son roi l’éternité, Imhotep décide d’utiliser la
pierre, matériau fait pour durer et il lance la technique de l’appareillage
de la pierre taillée. Pour préserver le corps du roi, il faut une demeure à
la mesure du destin que l’on projette pour lui : une demeure qui traversera
les temps à venir et résistera aux vents, aux sables et aux pillages. La forme
même du tombeau, Imhotep l’a trouvée dans la croyance de ses ancêtres qui ont
imaginé l’origine du monde : d’un océan liquide et ténébreux, le
Noun,
surgit le Ben-ben, la colline primordiale. Imaginer un monument funéraire ayant
l’apparence de cette forme sacrée était sûrement le moyen le plus adapté pour
diviniser le sépulcre royal.

Selon
Breasted,
la forme pyramidale du tombeau royal avait la plus haute signification
sacrée. Le souverain était enseveli sous le symbole même du dieu-soleil qui
se trouvait dans le saint des saints, à Héliopolis, symbole sur lequel il avait
coutume de se manifester depuis le jour où il avait créé les dieux, sous la
forme d’un phénix. Et quand la pyramide s’élevait, énorme telle une montagne,
au-dessus du sépulcre royal, dominant la ville à ses pieds et la Vallée au-delà,
elle était l’objet le plus altier qui accueillit le soleil dans toute la contrée
à la ronde…

Après
quelques tentatives intermédiaires, la forme géométrique parfaite fut trouvée,
celle de la pyramide à faces planes dont les arêtes lisses symbolisaient l’inclinaison
des
rayons solaires. Ainsi, a-t-on pu imaginer ces mastodontes de pierre
comme étant des
rayons solaires pétrifiés (Lauer) dans l’éternité des
temps, une exclamation de tout un peuple qui crie «
Vie éternelle à
notre roi ».
Malgré l’outrage des siècles et les vicissitudes des hommes, elles ont bien
rempli leur mission. Les noms des Pharaons qui ont construit ces hiéroglyphes
géants sont toujours présents dans nos mémoires, le temps ne les a pas effacés
et n’a eu aucune prise sur eux. Chaque fois que nous prononçons leur nom, nous
leur accordons une parcelle d’éternité supplémentaire.

Nous
verrons en étudiant les différentes pyramides que leur orientation parfaite
participe aussi grandement au rôle symbolique qu’elles doivent tenir dans la
mesure où ces monuments sont faits pour durer éternellement.
"J’ai marché sur tes rayons comme sur une rampe de lumière pour monter
en face de Rê…
Le ciel a rendu solides les rayons du soleil afin que je puisse m’élever
jusqu’aux yeux de Rê…
On a construit un escalier afin que je puisse rejoindre le ciel par ce
moyen…"Textes des Pyramides

Ultime
question que l’on peut encore se poser : pourquoi le mot pyramide ?
Le terme pyramide vient du grec
pyramis et ne possède pas vraiment de
dérivation égyptienne ni de lien étymologique avec l’égyptien
mer qui
désignait, à l’époque, ce type de sépulcre de forme pyramidale. Tout au plus,
peut-on hasarder une analogie communément admise avec ces petits gâteaux coniques
que l’on offrait aux défunts et que les Grecs, sous forme de boutade, avaient
rapprochés de l’image des pyramides royales comme ils l’avaient fait pour le
terme
obeliskos (obélisque) qui désigne dans la langue grecque une brochette
et qu’ils avaient, par assimilation, attribué à l’obélisque égyptien.
La pyramide est le symbole le plus frappant
de l’architecture égyptienne. Elle nous semble si familière et si parfaitement
intégrée au paysage égyptien que l’on ne voit en elle, très souvent, qu’une
prouesse architectonique hors du commun compte-tenu de ses imposantes proportions
et des moyens techniques de l’époque qui ont présidé à sa construction. N’oublions
pas que la pyramide est avant toute chose le tombeau royal, le sépulcre fastueux
et à priori inviolable de Pharaon. Mais comment en est-on arrivé à cette forme
parfaite ?
Construction
de la pyramide

Au fil de leurs recherches archéologiques et de leurs études épigraphiques,
la voie royale des pyramides s’est ouverte peu à peu à la compréhension admirative
des égyptologues qui nous ont enseigné leurs découvertes. Le symbolisme de ces
mastodontes de pierre issus de l’imagination des hommes est apparu, clair et
terriblement logique. Pourtant, il est un aspect qui reste encore dans l’ombre
malgré la fascination qu’il exerce sur nous et le nombre "pharaonique" de
thèses, d’affirmations et d'inventions qu’il a suscité, suscite et suscitera
toujours : celui de la technique de construction qui a permis de réaliser
ces géants gigantesques.

Malgré
le haut degré de technicité que nous avons atteint aujourd’hui, malgré la somme
de connaissances mathématiques que nous avons à notre disposition, comment expliquer
qu’un travail a priori impossible pour cette époque donnée ait pu devenir réalité ?
Comment éclaircir le mystère des pyramides, comment répondre à toutes les questions
qui fusent lorsque, debout au pied de la Grande Pyramide, notre regard vacillant
se perd vers la cime lointaine et quasi inaccessible de ce fabuleux escalier ?
Et, c’est à ce moment précis de mon propre travail de synthèse que les difficultés
apparaissent. En effet, les techniques utilisées pour élever ces pyramides ont
soulevé moult discussions, hypothèses et élucubrations, certaines sensées et
logiques, d’autres nettement plus hasardeuses et fantaisistes.Je citerai donc
celles qui me paraissent les plus plausibles et laisserai à nos éminents et
néanmoins savants égyptologues le soin de livrer leur propre bataille conceptuelle
sur le mystère des pyramides. En dernière analyse, je conseillerai à tout curieux
de se lancer dans la lecture de deux ouvrages consacrés à la construction des
pyramides et dont vous trouverez les références dans le lien
bibliographie.

Par
quel moyen surhumain près de trois millions de cubes de pierre, du poids de
trois tonnes chacun ont-ils été apportés des carrières proches ou lointaines,
installés et élevés jusqu’à une hauteur proche de 146 mètres à une époque où
l’on ne connaissait ni la roue, ni le treuil, ni la poulie ? Il nous faut, pour
tenter de comprendre, remettre en place les acteurs de cette merveilleuse aventure,
dresser les décors et nous laisser emporter par l’idéologie fabuleuse qui transcenda
les hommes des Deux-Terres et leur permit de dépasser les limites du concevable.
Nous sommes en été. Les hautes eaux du Nil ont envahi les rives assoiffées après
le terrible été de la saison
chemou. Le lit du fleuve s’est gonflé des riches limons
venus des plateaux éthiopiens, l’Egypte ressemble à un vaste miroir étincelant
de mille feux sous la bienveillante chaleur des rayons de Rê. Les hommes, enfin
libérés de leurs craintes ancestrales, impuissants devant la montée des eaux
bénies, circulent en barque d’un bout à l’autre du pays. C’est la saison des
visites où les parents, les neveux et les nièces, les cousins et les oncles
se retrouvent pour fêter le Nouvel An. Les terres cultivées sont momentanément
recouvertes, les paysans sont condamnés à l’inactivité durant quelques semaines.
C’est aussi le moment de se faire engager sur les grands chantiers des pyramides,
de répondre à l’appel de la
corvée lancé dans tout
le Double-Pays afin de prêter main forte à tous les permanents qui œuvrent sur
le vaste projet. En outre, les activités parallèles à ce chantier (extraction
de la pierre, transport, déplacement des ouvriers) stimulent le développement
économique du pays assimilant la construction des pyramides à une politique
efficace de grands travaux publics.


Le
roi V.S.F parle :
"Que l’on construise pour moi un monument indestructible
comme rien de pareil n’a été fait depuis le temps du dieu. Afin que l’on dise :
Il a fait son monument d’éternité pour affirmer son identité avec la Grande
Ennéade divine."
Puis, il ajoute :
" Ma pyramide portera le nom qui proclamera au monde éternellement
et pour toujours : Khéops est celui qui appartient à l’Horizon."
Extrait Le secret des bâtisseurs des grandes pyramides. G. Goyon

Bien
avant les ouvriers et les maîtres d’œuvre, ce sont les prêtres qui ont travaillé
sur les ordres de Pharaon. Leur grand savoir a permis d’orienter parfaitement
l’édifice dont les faces regardent exactement les quatre points cardinaux. Les
astronomes vont déterminer le nord vrai en visant la Polaire, étoile fixe qui
va les guider dans leurs mesures. Peu de textes égyptiens nous donnent des renseignements
sur les moyens employés pour orienter les édifices, les témoignages sont souvent
d'époque tardive et se rapportent aux cérémonies couvertes par Pharaon lors
de la fondation d'un temple. Le roi traçait la ligne des quatre murs après avoir
observé la Grande Ourse, il était secondé par un représentant du dieu Thot et
avait à sa disposition un instrument appelé
merkhet,
l’instrument du savoir, l’indicateur.
Photo
"J’ai saisi le jalon et le manche du maillet en
tenant la corde quand vint la déesse Sefhket-Aboui. J’ai observé le mouvement
des étoiles et j’ai concentré mon attention sur la Constellation de la Cuisse.
J’ai passé le temps à observer à l’aide du merkhet. J’ai déterminé les coins
de mon temple." (Trad. Lexa)

Les
spécialistes ont consulté le livre de la Fondation des Temples écrit par Imhotep
lui-même. Ensemble, astronomes, astrologues et prêtres débattent de la conception
de la future pyramide.
Les dieux eux-mêmes étaient présents sur les lieux : la déesse Séchat était
présente aux côtés du roi lorsqu’il a fallu
tendre le cordeau et la pyramide
était placée sous la protection d’un dieu désigné par l’astrologue :
" Je prends le piquet et je tiens le manche du maillet. Je tiens la
corde avec Sechat." Texte du temple d’Edfou

Puis,
mathématiciens, géologues, géomètres vont définir l’endroit le plus approprié
pour construire la demeure d’éternité royale.
L’espace choisi et qui doit accueillir le monument est aplani. Parfois, un noyau
rocheux a été laissé en place, il est le cœur de pierre sur lequel viendra se
blottir la pyramide.
La pyramide obéit à des impératifs tant funéraires que religieux. Il est donc
logique qu’elle soit placée sous la direction des grands prêtres religieux du
moment, ceux de Ptah et de Memphis, par exemple, pour la pyramide de Khéops.
L’architecte royal, le
medeh, entre en scène. Son rôle est de fixer les
grandes étapes du projet et de coordonner toutes les énergies. Il étudie le
projet, dessine les plans, fixe l’ordonnancement intérieur de l’ouvrage, définit
le temple funéraire, la chaussée montante, l’emplacement du port fluvial qui
permettra de faire transiter les matériaux. Les maîtres d’œuvre sont secondés
dans leur tâche par des chefs de travaux qui réglent l’ordinaire du chantier
et s’occupent des expéditions entreprises pour aller chercher les matériaux
nécessaires.

Nous
ne reviendrons pas sur les conditions de travail qui ont présidé à la réalisation
des pyramides. Nous avons débattu du problème dans
Organisation de la société et du pouvoir
(Esclavage, mythe ou réalité). Certes, le travail a dû
être pénible, éreintant sous le soleil implacable et suffocant. Des accidents
de chantier ont sûrement endeuillé bien des familles mais nous sommes bien loin
des conditions inhumaines décrites par Hérodote ou véhiculées par les films
hollywoodiens à grand spectacle. L’esclavage de type romain n’ayant jamais existé
en Egypte ancienne, il faut admettre que c’est l’amour et la foi de tout un
peuple qui ont permis l’édification de ces tombeaux royaux, acte de foi inconditionnel
qui se lit dans la perfection atteinte dans chaque étape de la réalisation,
telle cette précision dans la pose des blocs de pierre qui ne permet même pas
à une mince feuille de se glisser entre eux. La perfection, dans n’importe quel
domaine des réalisations humaines,
n’a
jamais été atteinte sous la contrainte, la peur et la cruauté.


Perfection, parlons-en justement. Perfection d'autant plus étonnante que les
ouvriers égyptiens de l'époque des pyramides, n'en déplaise aux grands fabulateurs,
disposent d'un matériel d'une simplicité aussi désopilante que sont sophistiqués
nos outils modernes. Sur le chantiers, équerres pour mesurer les angles droits,
règle en bois, système du fil à plomb voisinent avec pics et marteaux, boules
de pierre, petits forets et herminettes. Les outils en métals, ciseau ou scie,
sont simplement en cuivre, le fer n'ayant fait son apparition en terre d'Egypte
qu'Au Nouvel Empire.

Le
chantier que nous avons sous les yeux grouille d’une foule affairée et parfaitement
au courant de la tâche qui lui est impartie. La pyramide n’est pas la seule
en cause : une édifiante infrastructure a dû être mise en place :
construction d’un canal de dérivation, d’un port, d’une route d’accès à la pyramide,
d’ateliers divers
sans compter toutes les expéditions qui sont lancées afin de réunir
les matériaux indispensables : la pierre, bien sûr, mais aussi le bois,
l’or, l’argent. Tous ces moyens mis en œuvre pèsent lourd sur l’économie et
sont autant de tâches qui s’ajoutent au projet royal. Mais ils sont indispensables.
Ils serviront à acheminer jusqu’au pied de la pyramide les tonnes de pierre
venues de Tourah, d’Assouan ou du Fayoum. Et justement, comment ces mégalithes
seront-ils portés jusqu’à la pyramide et, surtout, par quel moyen quasi miraculeux
seront-ils hissés jusqu’en haut de l’ouvrage. Mystère et boule de gomme serions-nous
tentés de dire, mais raisonnons un peu…
Photo

L’Egypte,
si elle a pu satisfaire la plupart de ses besoins a toujours manqué cruellement
de bois. Le système des rondins de bois glissés sous les blocs de pierre n’était
donc pas envisageable. Une fois de plus, c’est la terre d’Egypte qui va sauver
ses enfants. En effet, les ingénieux Egyptiens feront glisser sur un sol lubrifié
par le limon du Nil les lourds traîneaux chargés de blocs de pierre. Savamment
mouillée en fonction des heures de la journée et de l’évaporation plus ou moins
dense, la terre se révèle être un terrain parfait permettant le glissement des
traîneaux.

Une
fois arrivées à destination, et une fois la première assise en place, comment
hisser les autres pierres aux niveaux supérieurs ? C’est là tout l’épineux
et très controversé mystère de la construction des pyramides. A notre tour,
étudions les différentes méthodes proposées et place à la logique !

De
nombreuses théories ont fleuri sur ce sujet, certaines mettant en œuvre des
technique de levage : sur chaque gradin, un système de poutres et de cordes,
sorte de machines à balancier nommées
chadoufs, ancêtres de
la grue, auraient permis de soulever les blocs de degré en degré. Voir le
témoignage d’Hérodote.
Cette théorie est réfutée par bon nombre de chercheurs dans la mesure où aucun
témoignage archéologique ne vient, selon eux, cautionner l’hypothèse. Il est
communément admis que cette technique de
machines faites de pièces de bois
dont parle l'historien grec fait référence aux traîneaux utilsés pour le déplacement
des blocs et non à des instruments d'élévation.
Voir
Photo une
machine à contre-poids

D’autre
part, certaines techniques faisant appel à des machines n’ont pas résisté à
la logique de nos archéologues. Je citerai donc pour information, les procédés
suivants : l’ascenseur oscillant, le procédé par suspension de Croon et
de Strub-Roesslern, la technique de la chèvre ou de la sapine, autant de procédés
qui n’ont pu faire leurs preuves et que l'on peut rejeter en raison de leur
inévitable instabilité.

Il
nous reste cependant un dernier espoir, le plus convaincant et universellement
admis par tous : l’usage de la rampe de brique crue. De nombreuses preuves
archéologiques tangibles nous sont parvenues de cette méthode, la plus connue
étant la rampe que l’on peut encore voir de nos jours, accolée au Ier pylône
du temple de Karnak
Photo.
Plus anciennement, des traces d’un tel procédé ont été relevées à Meïdoum, dans
le temple funéraire de Mykérinos et sur le site de la pyramide d’Amenemhat à
Licht.
Mais si le concept de la rampe semble attesté, encore faut-il se mettre d’accord
sur le type de rampe utilisé.

En
ce qui concerne la pyramide à degrés, le procédé qui semble le plus unanimement
admis est celui d’Uvo Hölscher : le plan incliné latéral. Chaque gradin
sert de plate-forme sur laquelle est construite une rampe, une sur chaque face,
quatre au total, et qui servent à hisser progressivement les pierres jusqu’au
sommet. Cependant cette méthode semble exclusivement réservée à la construction
des pyramides à degrés (Djeser) compte tenu du problème soulevé, pour les pyramides
à pentes lisses, par la pose du revêtement extérieur.

Il
faut savoir, afin de mieux comprendre toutes les hypothèses envisagées, que
la pyramide à faces lisses cache sous son parement extérieur, une structure
interne faite de degrés superposés les uns sur les autres tels qu’ils peuvent
apparaître en clair sur la pyramide de Saqqarah du roi Djeser. Comment se présente
alors la rampe sur ce type de pyramide ?

La rampe enveloppante :
On a pu envisager la construction d’une rampe circulant autour de l’édifice.
Surélevée en même temps que le monument, la pyramide ressemblait, une fois les
ouvriers arrivés au sommet à une énorme montagne de briques crues. Cette méthode
présentait l’avantage de permettre, au moment de démonter ce gigantesque échafaudage,
le ravalement du haut vers le bas de l’édifice, opération finale qui allait
lui donner son aspect définitif, lisse et parfait. C’est la méthode préconisée
par N.F. Wheeler et retenue par G. Goyon. Outre la commodité du ravalement par
le sommet, cette technique résout, selon ses partisans, de nombreux soucis :
très peu d’encombrement sur le chantier, sécurité optimale pour les ouvriers,
pente légère et rapide suivant la progression de l’édifice et ne subissant aucune
modification (au contraire des pentes perpendiculaires à l’édifice), procédé
économique et conforme au témoignage des auteurs tels Hérodote, Diodore, Pline.
Pourtant, cette théorie ne fait pas l’unanimité, certains la jugeant trop peu
commode.
Cette méthode a été expérimentée en 1951 par T.B Pittman pour le Musée de Boston
et a abouti à l’élaboration d’une maquette représentant la pyramide de Mykérinos.
Inspirée du concept de Wheeler, elle s’en éloignait cependant par le fait qu’une
rampe partait en zigzag de chaque angle de l’édifice, autour des quatre faces.
Cette méthode a, elle aussi, ses détracteurs qui lui préfèrent la méthode du
plan incliné perpendiculaire.
Voir
Photo rampe hélicoïdale
admise par la majorité des spécialistes.

Le plan incliné perpendiculaire :
Reste, donc, l’hypothèse d’un plan incliné perpendiculaire à l’une des faces
de la pyramide. Il possède l’avantage de permettre la circulation d’un grand
nombre d’ouvriers grâce à l ‘aménagement d’une chape de terre autour de
l’édifice. Un fois le sommet atteint, le pyramidion est posé sur la cime du
sépulcre. Deux problèmes cependant : au fur et à mesure de l’élévation
de la pyramide, à chaque assise nouvelle, la rampe était à la fois élevée et,
surtout, allongée afin de conserver une inclinaison raisonnable. Selon les opposants
à cette méthode, cette rampe aurait demandé beaucoup de temps et de place disponible
pour sa construction, chantier à lui seul presque aussi imposant que la pyramide.
Et, enfin, placée contre une seule face de l’édifice, comment résoudre le problème
du ravalement final ?
Ainsi les pyramides n’ont-elles pas livré encore tous leurs secrets ! Peut-être
pourrions-nous envisager la conciliation de toutes ces hypothèses : rampe
développée jusqu’à mi-hauteur de l’édifice et relais pris par des monte-charges
à contrepoids ? Il est certain, en tout cas, que les techniques de construction
furent différentes selon les édifices et leurs dimensions.
Voir
Photo la rampe
unique placée face à l'édifice
Voir
Photo la théorie
sur les différentes rampes de construction
a. rampe unique (voir plus bas rampe perpendiculaire).
b. afin que cette rampe fût praticable, il aurait fallu l'allonger en fonction
de la hauteur atteinte à chaque assise nouvelle. On peut mesurer la longueur
de l'ouvrage à la fin des travaux.
c. les quatre rampes hélicoïdales (voir aussi explications plus bas) qui partent
de chaque angle de la pyramide et qui s'élèvent parallèlement en reposant sur
les pierres du revêtement inachevé. Inconvénients : les faces brutes de la pyramide
doivent supporter le poids des rampes et cette rampe en colimaçon nécessite
beaucoup d'efforts de la part des ouvriers pour faire tourner les blocs autour
des arêtes.
d. méthode de M. Lehner, égyptologue américain, qui propose une combinaison
des thèses précitées avec une rampe droite et une rampe tournante. Les avantages
de cette théorie sont que la rampe aurait atteint le sommet par le chemin le
plus court et que, sa plus grande partie posant sur le sol, elle n'aurait pas
pesé sur les faces de la pyramide. Toutefois, il est alors difficile de contrôler
tant les lignes que les angles.
Sources de ces théories : Au cœur de l'Egypte ancienne de D.P. Silvermann

Le
débat reste ouvert, et cela pour longtemps encore.
Jean-Philippe Lauer, un de nos plus grands égyptologues mondiaux, qui, avec
ferveur et passion, emprunta les chemins sacrés d’Imhotep pour faire revivre
le fabuleux complexe funéraire du Pharaon Djeser, reste lui-même terriblement
modeste malgré la somme inouïe de ses connaissances sur le sujet des pyramides.
Les ouvrages qu’il a écrits patiemment et intelligemment sont des modèles sur
lesquels il nous faut réfléchir et méditer :
"Quant à la manière dont ils ont procédé, malgré des siècles d’hypothèses
et de conjectures, le mystère demeure entier. L’égyptologue Audran Labrousse
qui travaille depuis des années sur les pyramides de Pepi à Saqqarah, a dit
un jour cette chose très juste : Même si demain on trouvait une méthode
qui permette de construire les pyramides, cela ne voudrait en rien dire que
c’est cette méthode qu’employèrent les Egyptiens car aujourd’hui nous n’avons
aucun élément qui nous en apporterait la preuve. »


Globalement, la pyramide se développe selon un ensemble associant
trois monuments
Photo
le Temple funéraire qui repose à ses pieds
le temple en aval sur la rive du canal ou Temple de la Vallée
la longue rampe galerie qui relie les deux temples.

Actuellement,
c’est grâce à la pyramide de Khephren que l’on arrive à reconstituer au mieux
les caractéristiques du complexe funéraire qui entrait en fonction au moment
des funérailles du souverain.
Dès la mort du Roi, son corps était rapidement transporté jusqu’au Temple de
la Vallée dit Temple bas. C’est là que s’effectuaient les rites de l’embaumement
et les purifications d’usage.
Puis, au jour choisi des funérailles, la momie devenue pure et couverte des
amulettes propitiatoires entreprenait son voyage vers la pyramide en empruntant,
à l’abri des regards profanes, la longue galerie, la
chaussée montante
dont le toit laissait filtrer un peu de divine lumière. C’est ce chemin qu’emprunteront
régulièrement les prêtres du
ka pour entretenir le souvenir de Pharaon
par les offrandes et les prières.

Seuls
quelques grands initiés et les héritiers de Pharaon parviendront jusqu’au Temple
funéraire de la pyramide. C’est en ce lieu sacré que l’héritier royal procèdera
à la cérémonie de
l’Ouverture des yeux et de la bouche.
Ayant ainsi récupéré toutes ses facultés, enfin prêt à être réuni aux dieux,
le défunt était porté vers sa demeure ultime. Le précieux sarcophage, une fois
scellé, était installé au milieu
des
trésors et des objets les plus chers du roi. Les prêtres faisaient alors le
parcours en sens inverse, prenant bien soin d’obstruer le passage derrière eux.
Une dernière cérémonie consistait à placer dans le
serdab une statue du défunt qui permettait à Pharaon d’assister
à toutes les cérémonies données en son honneur.
Enfin, il est important de souligner la présence au pied de presque toutes les
pyramides, de barques royales qui avaient pu servir à Pharaon de son vivant
et qu’il emportait avec lui dans l’Au-delà. Déjà, les mastabas de l’
époque thinite avaient
adopté cette coutume. Comme le dieu Rê qui se déplaçait sur sa barque céleste,
celle du jour et celle de la nuit, il était naturel que Pharaon disposât, lui-aussi
d’un tel équipage.

Inexorablement,
le bel élan qui avait soufflé sur l’esprit des pyramides s’est éteint à la fin
de l’
Ancien Empire.
Témoignages formidables et extraordinaires d’un peuple exceptionnel, les pyramides
ont traversé les âges, ont résisté au temps qui passe mais, plus jamais, une
telle expérience n’a pu voir le jour. Malgré les efforts des architectes qui
ont eu à coeur de protéger par d'ingénieux systèmes la demeure d'éternité de
leur Pharaon, pillages, profanation et dégradations malheureuses ont endommagé
ces amulettes magiques et ont, peut-être, participé encore plus à leur mutilation
que les outrages du temps. A nous de conserver ce patrimoine essentiel qui témoigne
du prodige
et du génie humains.
Fonction funéraire
de la pyramide

Avis aux amoureux des mathématiques, aux amateurs de migraine et
à ceux qui aiment traquer la petite bête, je leur propose de se retrouver ici,
à la recherche du nombre d'or. Les Egyptiens étaient de très fins astronomes,
mais aussi de brillants mathématiciens. En voici un exemple :
La grande pyramide, par l'inclinaison de ses faces, obéit au nombre d'or.
Dans la demi-section médiane on trouve
entre l'apothème a,
la hauteur h,
le demi-côté c,
la relation a que divise h égale h que divise c, la valeur commune de cette
proportion étant 1,272.
Il s'ensuit que le rapport de l'apothème au demi-côté est 1,272 x 1,272 = 1,618...
le nombre d'or.
L'inclinaison des faces est donc de 51°83.
Le rapport 1,272 de la hauteur au demi-côté fut matérialisé par les géomètres
égyptiens par le rapport des nombres 14 et 11.
Si vous avez tout compris, vous pouvez passer sans problème aux pages suivantes.