Un
proverbe égyptien dit que celui qui a bu l’eau du Nil ne pourra plus jamais
étancher sa soif avec un autre breuvage. Ainsi celui qui est né à Thèbes n’aura
de cesse d’y terminer ses derniers jours. Thèbes ne libère plus jamais
celui qu’elle a ensorcelé, c’est une perle dont on ne peut oublier
l’éclat, c’est une passion éblouissante qui éclaire l’existence
de mille éclats. Jamais aucune ville au monde n’a frappé les imaginations
des hommes. Homère, le conteur de belles histoires, l’a appelée Thèbes
aux Cent Portes (peut-être devrait-on dire Thèbes aux Cents Pylônes),
les Egyptiens l’appelaient Ipet Isut, l’endroit élu
(nom donné au temple d’Amon) ou tout simplement Niout, la Ville,
ou Héliopolis du Sud, les Grecs préféraient Ouaset s’inspirant
du nom de la butte de Djêmé, les Arabes l’ont surnommée Karnak et
El- Ouqsour, les Châteaux. On a dit que Karnak a été construit
pendant près de deux mille ans, c’est dire si cette Ville a des choses
à raconter !

Mais
Thèbes n’est pas née, un beau matin, des songes des dieux même si elle
fut la patrie du grand dieu dynastique Amon le Caché à qui, selon un rituel
remarquablement bien orchestré, l’on rendait les honneurs qui lui étaient
échus par des prières chantées le matin et le soir :
« Les
portes de ce haut lieu sont ouvertes, la chapelle du palais est grande ouverte.
Thèbes est en fête, le ciel et la terre crient leur joie…. Amon s’unit
à l’horizon du ciel, il apparaît à l’Occident dans sa gloire…
son cœur est plein de joie… sur terre, ton fils Horus, le Pharaon,
le Taureau puissant aimé de Maât, est assis sur son trône,… puisses-tu
l’aimer et le vénérer pour l’éternité. »
Thèbes
a eu une histoire avant la glorieuse hégémonie du Nouvel Empire et l’on
peut dire, en lisant cette histoire, que rien ne la prédestinait à tant de suprématie.
La
crise atonienne qui propulse Aton sur le devant de la scène politique religieuse,
laisse dans une ombre toute relative le grand dieu dynastique. Si Amenhotep/Akhenaton
ne jure que par et pour Aton, le Disque solaire, dans sa belle ville d’Akhetaton,
à Thèbes, les prêtres d’Amon et une bonne partie de la population égyptienne
restent sourds à ce nouveau dogme qui perturbe les esprits. Un fois le danger
atonien écarté, Amon reprend le flambeau et continue d’investir les futurs
Pharaons. Ramsès II, le Grand des Grands, abandonné au plus sombre de la bataille
de Kaddesh, s’en remet à son père Amon qui entend ses prières et lui porte
l’aide divine dont il avait besoin.
Amon
est omniprésent, certes, mais les prêtres qui agissent en son nom deviennent
de plus en plus pressants et gourmands.
Le règne de Ramsès III, affaibli par un complot
de harem et par des invasions aux frontières, préfigure une longue période où
guerres intestines, pillages de sépultures et risques latents aux portes de
l’Empire deviennent autant d’atouts en faveur de la mainmise du
clergé amonien sur la vie politique. Le gigantesque domaine d’Amon a permis
la montée en puissance de familles sacerdotales et à partir de l’époque
ramesside, le pontificat tend à devenir héréditaire même si le pouvoir royal
tient toujours à donner son assentiment.
Sous
la dynastie XXI, débute une ère nouvelle, de relative stabilité, où les militaires
cumulent les fonctions de Général et de grand prêtre d’Amon. On peut parler
alors de régime théocratique localisé sur Thèbes, c’est la période des
prêtres-rois : Ramsès XI nomme un militaire, Hérihor, Grand prêtre d’Amon
ce qui lui accorde les pleins pouvoirs en Haute-Egypte. Par la suite, le gouvernement
de Smendes qui s’installe à Tanis perpétue ce double gouvernement avec
le Grand Prêtre Piankhy, successeur d’Hérihor.
Il
n’en reste pas moins que Thèbes, la richissime, Thèbes l’opulente,
demeure, et ce jusqu’à la domination romaine, le joyau de l’Egypte.
Elle tire une bonne partie de son rayonnement de part sa situation géographique :
située à quelque deux cent cinquante kilomètres d’Eléphantine, elle ramène
à elle de nombreuses denrées exotiques : bois précieux, animaux sauvages,
aromates et bien sûr, or divin. Au Nord, Coptos, importante ville portuaire,
entretient avec la Ville d’étroits rapports commerciaux dans la mesure
où elle se trouve à la croisée des chemins qui partent vers la mer Rouge dont
on rapporte les précieuses denrées du pays de Pount :
encens, oliban, épices rares, myrrhe et résines diverses. Chemins qui partent
aussi vers les gisements du Sinaï (malachite, cuivre) et les oasis (vins doux).
Le clergé amonien tire aussi sa richesse des stupéfiantes donations
royales, notamment cet or fabuleux versé par le pays de Pount, le pays de Koush
et quelques pays asiatiques. Un exemple révélateur : Thoutmosis III se
targue d’avoir versé dans les caisses du temple d’Amon quelque 13
841 kg d’or ! Mais les revenus fonciers d’Amon ne sont pas
moins éloquents : la plus grande partie des terres d’Amon sont réparties
dans le pays et l’on estime ainsi, pour la période de Ramsès III,
à quelque quatre-vingt pour cent de terres offertes par le
roi en faveur d’Amon. Les personnes qui oeuvrent pour ces domaines représentent
une part non négligeable de la population : d’après P. Grandet, sous
Ramsès III, quelque 3 250 000 personnes (l’Egypte abriterait un peu plus
de quatre millions d’habitants) seraient dépendantes du domaine d’Amon,
chiffres à prendre avec prudence mais qui sont révélateurs de l’incontestable
pouvoir de Thèbes sur le reste de l’Egypte. Le temple de Karnak, quant
à lui, toujours sous le même Ramsès III, emploierait 81 322 personnes à son
service, superviserait une flotte de 83 navires et 65 villes seraient placées
directement sous son autorité !