
L’Egypte
a beaucoup souffert, et souffre encore d’ailleurs, d’un préjugé fort tenace
qui a voulu la présenter comme une terre d’esclavage et d’oppression. Les gigantesques
pyramides édifiées en l’honneur d’un personnage unique, Pharaon, ont pu inciter
certains esprits fertiles et profondément influencés par leur propre culture
à affirmer que leur construction n’avait été possible qu’accompagnée d’une marée
d’esclaves attachés à des cordes, trimant et suant sous la contrainte. L’Egypte
a longuement été affectée par ces ragots malveillants et il est temps de réhabiliter
aux yeux
du monde profane, avide d’images
frissonnantes et spectaculaires, l’image d’une Egypte qui, bien avant la naissance
de la démocratie et de la reconnaissance des Droits de l’Homme avait largement
développé les bases solides d’un idéal d’égalité, de justice et de respect de
la dignité humaine.

La
plus ancienne, et la plus tenace, est celle qui nous vient du récit de la Bible.
Ce texte sacré fut écrit par un peuple dont la subjectivité, comme celle de
tous les peuples, est évidente. On raconte que le peuple hébreu fut astreint
à la construction de la ville de Pi-Ramses sous la férule de
Pharaon.
Les découvertes archéologiques, les documents retrouvés prouvent aujourd’hui
que cela ne correspondrait pas tout à fait à la réalité.

Si nous reprenons l’histoire depuis le début, il est possible d’affirmer
que l’Egypte, a toujours été une terre d’accueil dont les portes étaient largement
ouvertes aux étrangers. Les immigrants y étaient bien acceptés et bien intégrés
car ils fournissaient une main d’œuvre non négligeable aux grands travaux. Traités
comme les citoyens égyptiens (de nombreux textes égyptiens sont là pour le prouver)
dans la mesure où ils respectaient les lois égyptiennes, leur sort ne fut pas
pire que celui des Egyptiens.

Ce fut le cas d’Abraham dont la genèse dit
qu’il y eut une grande
famine dans le pays et qu’Abraham descendit en Egypte pour y séjourner car la
famine pesait lourdement sur le pays. Effectivement, l’opulente Egypte du
milieu du
Moyen Empire
put répondre à leur attente et être cette providentielle terre de réconfort.
Mais le Double Pays connut les affres d’une nouvelle dislocation interne, l’histoire
bégaie et c’est la
Seconde
période Intermédiaire qui voit les Hyksos envahir le pays.
Les fils de Jacob Israël entrent en Egypte à ce moment pour y séjourner, selon
la Bible, durant 430 ans. Joseph, fils de Jacob, venu de Canaan, entre alors
en scène. Vendu par ses frères à des caravaniers se rendant en Egypte, il fait
une belle carrière politique auprès d’un Pharaon bienveillant, peut-être le
Pharaon Apophis. Poussée par la famine, la famille de Joseph arrive à son tour
en Egypte pour acheter du blé : Joseph installe alors tout son clan sur
la terre de Pharaon.
Ce laps de temps nous mènerait jusqu’à la royauté de
Ramsès II, période
où l’on situe généralement l’épisode de l’Exode. Cependant, rien de bien précis
dans les textes égyptiens ne nous permet véritablement d’y souscrire. Le texte
biblique nous apprend que les Israélites furent obligés de fournir des briques
pour les villes de Pi-Ramses et Pitom :
"Puis Joseph mourut ainsi que tous ses frères et toute cette génération-là.
Les fils d’Israël fructifièrent, pullulèrent, se multiplièrent et devinrent
de plus en plus forts : le pays en était rempli.
Alors un nouveau roi, qui n’avait pas connu Joseph, se leva et dit à
son peuple :
Voici que le peuple des fils d’Israël est trop nombreux et trop fort
pour nous. Prenons donc des sages mesures contre lui, pour qu’il cesse de se
multiplier. En cas de guerre, il se joindrait lui aussi à nos ennemis. Il se
battrait contre nous et il sortirait du pays.
On lui imposa donc des chefs de corvée, pour le réduire par des travaux
forcés, et il bâtit pour pharaon des villes-entrepôts, Pitom et Ramses. »
Extraits de l’Exode.

Commence alors l’histoire de Moïse, personnage clé de l’Exode,
d’origine sémite mais qui, selon les textes, serait né en Egypte et aurait été
élevé à l’égyptienne, comme ce fut très souvent le cas pour de jeunes étrangers
de haut rang, dans le cadre du
kep.
Suite à un grave incident de chantier et à bien d’autres péripéties, Moïse fait
part à Pharaon, peut-être Ramsès II, de son désir de quitter l’Egypte. Pharaon
voit d’un très mauvais œil cet exil qui le prive d’une importante main d’œuvre.
S’en suit l’épisode des plaies d’Egypte qui s’abattent sur le pays et, enfin,
le départ de Moïse et de son peuple.
Mais pourquoi a-ton parlé d’oppression du peuple hébreu ? Un passage de
la Bible cite :
"Pourquoi Yahvé ne nous a-t-il pas fait mourir au pays d’Egypte, quand
nous étions assis auprès de nos marmites de viande et que nous avions du pain
autant que nous voulions ?"
Ce n’est pas le cri de souffrance d’un peuple maltraité par celui qui les
a accueillis, mais plutôt celui d’hommes et de femmes qui ne comprennent pas
pourquoi il sont tenus de quitter soudainement un endroit où ils se sentent
chez eux.
En près de 430 ans de présence sur le territoire égyptien, les principales activités
des Asiatiques, notamment du peuple de la Bible, étaient l’élevage et le commerce.
Quand Pharaon mobilisa des énergies pour le chantier de Pi-Ramsès, travail demandé
depuis des siècles au peuple égyptien lui-même, certains Asiatiques, moins bien
intégrés, se sentirent-ils sûrement contraints et forcés, et par là-même, traités
comme des esclaves.
L’épisode tragique de l’Exode a donc bien participé à la
légende
d’un peuple réduit à l’esclavage par un souverain égyptien.

Mais,
encore plus que Bible, les témoignages d’Hérodote, historien grec, influencèrent
les esprits futurs.
Quand il arriva en terre d’Egypte, Hérodote recueillit les histoires, légendes
ou inventions, des gens d’une nation dont les fastes n’étaient plus qu’un lointain
souvenir. Issu lui-même d’une société qui pratiquait couramment l’esclavage,
il raisonnait selon ses propres critères et n’aurait jamais conçu que des ouvrages
comme les pyramides ne fussent pas le résultat du travail de nombreux esclaves.
De notre côté, il nous semble maintenant évident que ces gigantesques complexes
funéraires, que ces temples disséminés à travers tout le pays furent les efforts
de tout un peuple qui puisait son énergie dans l’amour et le respect qu’il portait
à son roi. La construction d’un tombeau apparemment destiné à l’éternité royale
représentait beaucoup plus pour le peuple égyptien qu’un simple monument
: cette œuvre collective leur permettait, à des degrés différents, de se cristalliser
dans l’éternel. Voir
Extraits de Textes.

De nos jours, les films à grand spectacle, péplums et autres super
productions, se chargent de véhiculer et d’entretenir par l’image ces légendes
sur l’esclavage. Les colossales constructions et le mystère qui les entoure
promettent encore de beaux jours à ce genre d’élucubrations. Le nouvel engouement
pour la civilisation égyptienne et les nombreuses émissions culturelles diffusées
sur les chaînes de télévision et auxquelles participent d’éminents égyptologues
arriveront, sûrement, à réhabiliter la véritable Egypte.
Car, en effet, contrairement à bien d’autres pays de l’Antiquité, l’Egypte était
une nation où les citoyens étaient libres. Les textes nous apprennent que tous
les hommes étaient égaux devant l’autorité absolue, Pharaon. Certes, il est
difficile de parler de société égalitaire car dès les premières dynasties, une
distinction très nette se fit entre Pharaon d’une part et le reste de la population
qui est alors considérée comme au service du roi. L’inégalité entre les diverses
couches de la société est alors inévitable comme nous l’avons vu dans les pages
précédentes. Cette apparente inégalité se fonde sur une réalité économique évidente :
un pays comme l’Egypte n’aurait pu atteindre les sommets d’une brillante civilisation
sans le contrôle centralisé des ressources et des travaux. Gestion de la production
agricole confisquée par l’Etat sous forme de taxes afin d’être redistribuée,
entretien des canaux
d’irrigation, mise
en place des grands chantiers royaux, protection militaire aux frontières, tout
dépendait de l’unique autorité royale renforcée par une solide discipline de
la part de tous les citoyens

La
violence engendrée par la crise de la
Première Période Intermédiaire
a bouleversé les mentalités. Les valeurs morales s’effondrent, une certaine
forme d’esclavage apparaît où l’on assiste à un commerce d’esclaves. Traités
comme des marchandises, ils étaient cependant considérés comme des hommes dont
la dignité devait être respectée au-delà de leur condition de soumission. Mais
la cassure n’a pas eu que des retombées négatives. La Révolution sociale a bousculé
les privilèges royaux : tout citoyen égyptien peut maintenant prétendre
à l’éternité absolue. Dans quelles mesures cet idéal d’égalité a-t-il été respecté,
il est bien difficile de l’établir, sachant qu’il est beaucoup plus facile d’en
bénéficier quand on fait partie de l’élite et de ses satellites.
Là aussi des vestiges archéologiques, des documents nous permettent de mieux
appréhender la mentalité des Egyptiens et de reconnaître leur respect vis-à-vis
des travailleurs et leur souci de protéger les meilleures conditions de travail
possibles.
A Kahoun, dans le Fayoum, l’ancienne ville de Hoteo-Sanwsrit,
créé par
Sesostris
II et bâtie pour accueillir les ouvriers des sépultures
royales, a livré des logements destinés aux ouvriers, artisans, fonctionnaires.
Amenemhat s’enorgueillit ainsi des conditions excellentes dans lesquelles il
a conduit ses hommes jusqu’aux mines du
wadi Hammamat :
" Mes soldats sont revenus sans aucune perte, nous n’avons eu à
déplorer aucune mort d’homme, pas un ne s’est perdu, aucun âne n’est mort, aucun
ouvrier ne s’est affaibli "
Sous le Moyen Empire, l’économie est florissante, les nomarques se révèlent
d’habiles administrateurs, mais L’Histoire se répète encore, et, à la fin de
cette période, troubles sociaux, désagrégation du pouvoir central ouvrent les
portes de l’Egypte à l’invasion étrangère : c’est la
Deuxième Période Intermédiaire